La petite enfance au temps de la Covid-19
Entre stabilité et bouleversement
Temps de lecture : 10 min
La Covid-19 a bousculé notre façon d’appréhender le monde. Elle a eu et a des répercussions sur notre mode de vie. Il est en de même dans les structures d’accueil des jeunes de enfants où le port du masque obligatoire a une influence sur le développement de l’enfant comme en témoigne Adrien Taquet, secrétaire d’État à l’Enfance et aux Familles, « accéder aux visages et aux émotions des adultes qui les entourent au quotidien est un facteur clé du bon développement des jeunes enfants ».
Les professionnels de la petite enfance ont ainsi vu leur quotidien bouleversé par la pandémie, Andrea Claro et Diane Ichters, éducatrices de jeunes enfants et respectivement référente technique dans une micro crèche et ancienne directrice d’une crèche de 36 berceaux, témoignent des changements liés à la crise sanitaire.
En quoi consiste votre métier ?
Andrea Claro (A.C) : En tant qu’éducatrice de jeunes enfants (EJE), mon rôle est d’accompagner les enfants et d’assurer un développement harmonieux au sein de la crèche. J’accompagne aussi les parents dans leur parentalité dès lors qu’il en exprime le besoin ou l’envie. Enfin, en tant que EJE, je guide et forme l’équipe au quotidien et je m’assure que celle-ci soit capable d’accompagner les enfants dans leur développement également.
En tant que référente technique, j’ai aussi un rôle d’encadrement. Je dois donc m’assurer de la sécurité de chacun et que les règlements soient bien respectés par chacun.
Diane Ichters (D.I) : En tant que directrice d’établissement, il y a plusieurs aspects à mon travail. Il y a une partie administrative (plannings, lien avec le siège, inventaire, factures, pointages, budget, …), une partie RH (management d’équipe, mise à jour des dossiers du personnel, suivi médecine du travail, …) et une grosse partie sur l’accompagnement des équipes dans la mise en place du projet pédagogique et l’application des protocoles d’hygiène et de sécurité (réunion, observation, formation).
Quel a été l’impact de la Covid-19 sur votre travail ?
A.C : Avec l’arrivée des protocoles renforcés, au tout début de la réouverture, au 11 mai, les choses étaient vraiment très impactées. Plus de piscine à balles, plus de pâte à modeler, repas en groupe impossible pour les grands ou alors avec distance, lits à plus d’un mètre dans des dortoirs assez exigus. Ce qui n’était pas évident. Mais une fois qu’il a été décrété que les enfants avait très peu de charge virale et que les protocoles ont été allégés, les choses sont à peu près revenues à la normale pour nous car nos protocoles d’hygiène étaient déjà plutôt bien établis en temps normal. La seule chose qui reste gênant c’est que nous ne pouvons toujours pas mettre la piscine à balles qu’ils adorent pourtant pour des questions de logistique et que bien sûr les sorties ne sont pas possible dans le contexte actuel. Mais pour le reste, je dirai que les choses sont assez normale.
D.I : L’organisation de travail auprès des enfants a été modifié : il a fallu intégrer un protocole d’hygiène encore plus rigoureux avec, notamment un nettoyage accru des jeux et surfaces. D’autre part, il a fallu refermer les portes des espaces de vie, alors que nous fonctionnons beaucoup en porte ouverte, pour permettre la circulation des enfants dans les espaces. Pour ma part, la charge administrative s’est accrue, avec plus de travail de préparation, de réunions avec les pôles du siège, de commandes (matériel d’hygiène), et surtout la gestion ressources humaine due aux absences et arrêts maladie qui sont plus présents avec la vigilance autour de certains symptômes.
Pensez-vous que le port du masque limite les interactions ?
D.I : Clairement. Nous accueillons des enfants à partir de 10 semaines, ces enfants là sont nés en temps de Covid et n’ont donc connus que des gens qui portent le masque à l’exception de leurs proches à la maison.
Les expressions et le non verbal sont les piliers de la communication même en tant qu’adulte, alors imaginez devoir se développer et avoir tout à apprendre en étant amputer d’une grosse partie de ces apprentissages.
A.C : Oui ! Surtout avec les petits bébés avec qui, il faut systématiquement associer la voix pour qu’ils comprennent qu’on sourit par exemple. Pour certains bébés, on se rend compte que la reconnaissance des pros se fait avec le masque. Notamment, quand on voit que si on s’éloigne et qu’on retire un peu le masque pour interagir avec eux et bien, ils sont perplexes. Chez les plus grands, on a souvent les enfants qui nous regardent très sérieusement quand on prononce leur prénom car ils n’ont pas l’air d’avoir compris ce qui leur a été dit après et attendent donc qu’on répète. Et déjà que c’est un métier ou l’on se répète énormément, alors depuis que nous portons le masque, on ne s’arrête pas !
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Avez-vous ressenti un changement avec les enfants ?
D.I : Pour le moment pas trop, les enfants que nous accueillons avant le premier confinement nous connaissait déjà, ils avaient déjà vécu sans masque et semble suffisamment rassuré. Pour les autres, le temps nous le dira, on fait au mieux. Par contre, en ce qui concernent, les effets sur leur développement du langage notamment et des compétences sociales, nous ne connaissons pas encore les retours à long terme mais je les appréhende beaucoup.
A.C : Oui. J’ai en souvenir ce petit garçon qui apprenait à parler. On faisait un imagier. Je lui dis, avion, il répète abion. Je retire mon masque et lui dit avion et là il répète avion. Je pense aussi parfois, au fait qu’il est nécessaire de s’éloigner de l’enfant pour lui montrer le visage entier pour qu’il arrive à vraiment comprendre par exemple que l’on est pas content de quelque chose.
Est-ce que les enfants regardent beaucoup les mimiques des professionnels ?
Si oui, comment avec vous pallier l’impossibilité pour eux de voir les expressions du visage
A.C : Bien sûr ! Et dès qu’ils sont bébés. C’est grâce à l’observation de l’autre et aux neurones miroirs notamment qu’ils apprennent beaucoup de choses et notamment les mimiques du visage. On est plus expressifs dans les intonations de voix. Parfois, comme j’ai pu le dire, on s’éloigne pour pouvoir montrer le visage à l’enfant.
D.I : Les tout petits se déplacent peu, et leurs seules interactions sociales à la crèche sont avec les professionnels qui vont les accompagner. Pour ce faire, nous nous mettons toujours en face de l’enfant de manière à ce qu’ils nous voient bien, c’est donc que l’on sait que nos expressions, notre regard, notre visage à une importance dans la communication avec le tout petit.
Aujourd’hui, nous ne connaissons pas les effets à long terme mais effectivement, le masque cache la moitié du visage et les enfants se nourrissent de nos expressions, de nos mots pour les imiter et apprendre les interactions sociales. Nous continuons à beaucoup verbaliser et essayons d’être très expressif pour faire transparaître les émotions quand même avec le reste de notre corps. Il est prouvé que la communication non verbale tient pour 60% de notre communication.
Dans l’accueil aujourd’hui, il est difficile de réellement évaluer une différence avec les années précédentes, car chaque enfant est unique et il arrive tous les ans d’avoir des enfants qui ont plus de difficultés que d’autres à se rassurer à la crèche donc cela est difficilement quantifiable. Nous continuons le travail et je dois dire que les équipes font un travail remarquable pour accompagner au mieux ces enfants.
Et pour vous, cela a-t-il une influence ?
A.C : Personnellement, je commence parfois à oublier le bas de mon visage et à exagérer mes expressions pour que tout se voit par les yeux. Après, ça va, mais ça manque de voir les sourires des collègues quand même. Et de pas vraiment connaître les visages des parents que nous accueillons seulement depuis peu.
D.I : Avec le masque, je dois vraiment faire attention à exagérer les expressions du visage. Je me surprends parfois à oublier que je porte un masque. Or je pense que c’est important de s’en souvenir car ce n’est pas quelque chose d’habituel.
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